Une longue familiarité avec l’Irlande
Le jour où elle a quitté l’Irlande pour l’Angleterre, comme tant d’Irlandais, elle a vu la mer pour la première fois. On était en 1948 et ma mère, Delia Finnegan, avait seize ans et quittait une Irlande qu’on a du mal à s’imaginer aujourd’hui. Elle avait passé toute son enfance à trente miles de la cote et n’avait jamais vu l’Océan Atlantique. Elle est née à Knock dans le comté de Mayo, alors l’une des régions les plus sauvages et les plus pauvres d’Europe. Elle était le huitième des douze enfants de la famille, installée dans une petite ferme où on élevait quelques poules, vaches et cochons. Dans la maisonnette blanche au toit de chaume, on se chauffait avec la tourbe prélevée dans un marécage voisin. Il n’y avait ni eau courante ni électricité. La nourriture était sommaire, pommes de terre, choux, carottes du potager et parfois un peu de viande. On n’achetait au bourg voisin que la farine, le sel et le sucre. Le pain – soda bread – et le beurre étaient fait maison. Sur le mur, on avait pieusement placé un portrait de Jésus. Pour aller à l’école, on marchait une heure et demie chaque jour sur un chemin de terre battue. L’été le trajet se faisait pied-nus. En hiver, chaque enfant apportait une bûche de tourbe et contribuait ainsi à chauffer la salle de classe. Les instituteurs étaient sévères, le prêtre et les sœurs tout-puissants.
En 1948, comme tous ses frères et sœurs, Delia Finnegan a donc quitté cet univers pour le Royaume-Uni et pour elle ce fut Birmingham, grande ville industrielle du centre de l’Angleterre. Elle a pris le train vers Dublin, puis le bateau pour Liverpool. Accueillie par ses sœurs et frères aînés déjà installés en Angleterre, ma mère a été l’une des 400.000 femmes à quitter l’Irlande à la fin des années 1940 et au début des années 50. Elle a trouvé rapidement un travail comme ouvreuse de cinéma, ce qui lui a permis de voir un film pour la première fois de sa vie. Puis elle a été serveuse dans un restaurant, réceptionniste dans un hôtel de Londres, le Buckingham Hôtel, près du Palais royal. Elle a fait connaissance avec les théâtres, les concerts, les voyages, la vie sociale. Délivrée de la chape de plomb religieuse du pays, elle a eu une autre vie où tout devenait possible.
A Londres, elle a rencontré en 1958 mon père, Hans, un Allemand né en 1928, qui quittait alors un pays en ruines pour découvrir le monde. Je suis né en 1960 et on m’a donné le prénom du président américain d’origine irlandaise John Fitzgerald Kennedy, tellement admiré des Irlandais et venu d’ailleurs en 1963 sur la trace de ses ancêtres. L’Irlande de ma petite enfance n’avait toujours pas de routes goudronnées et d’ailleurs très peu de voitures. On se rendait à la messe à jeun le dimanche matin, on tirait l’eau à la source dans un seau en fer blanc derrière la maison. De ces années, remontent pour moi l’odeur de la tourbe et du soda bred, le gout du thé au lait et de l’eau de source, la chaleur du bain d’eau brunâtre qui sentait aussi la tourbe. J’ai passé tous les étés de mon enfance et de mon adolescence en Irlande. Je coupais la tourbe manuellement dans la tourbière de mon oncle Mike, dans le vent, sous la pluie ou le soleil, harcelé par les midges (moucherons). Un âne tirait ensuite la carriole pleine de tourbe séchée qui chaufferait la maison l’hiver. Dans les champs, on arrêtait le travail quand sonnait l’angelus, à 18h.
En 1978, j’ai fait un tour d’Irlande à vélo et vu un pays qui changeait encore peu. Ânes, moutons sur les petites routes désertes, des Irlandais paisibles de carte postale, casquette de tweed, bons mots aux lèvres. L’Irlande venait d’entrer cinq ans auparavant dans ce qui ne s’appelait pas encore l’Union européenne, les chemins de campagne étaient petit à petit goudronnés, les prairies grillagées. Il y avait toujours cette frontière avec le nord où la guerre civile, les « Troubles », faisait encore rage, avec ses atrocités et ses morts. C’était loin de mes préoccupations d’adolescent, mais à peine à une centaine de kilomètres du comté de Mayo. En 1979, l’année de mon baccalauréat, le Pape Jean-Paul II est venu en Irlande, suivi par 500.000 fidèles, à Knock, lieu saint catholique irlandais, à quelques kilomètres de la maison de mes grands-parents. C’était l’apogée d’une église dont on ne se doutait pas alors qu’elle connaitrait bientôt un véritable chemin de croix.
En 1981, je suis parti aux Etats-Unis rendre visite aux descendants de Joe, frère de mon grand-père, émigré dans les années 1920 et jamais revenu en Irlande. Ses enfants étaient, eux, venus pour la première fois en Irlande à la fin des années 70 et je leur ai rendu visite à Boston. Lointain grand-cousin de France, j’ai été accueilli comme si j’avais toujours vécu avec eux. Ils avaient bien réussi chez l’oncle Sam, comme tant d’autres familles irlandaises. Un avocat, un candidat à la mairie de Boston, des enseignants… Pat, une cousine de ma mère, avait épousé le futur astronaute Michael Collins, irlando-américain et héros de la mission Apollo 11, celle des premiers pas sur la Lune en 1969. Michael Collins est venu en septembre 1982 dans un pub tenu par mon oncle à Kilkelly. Malgré l’heure théorique de fermeture obligatoire de 23h, la « Guarda », la police locale, a fêté jusqu’au bout de la nuit avec toute la population le retour du héros.
Dans les années 1990, tout a changé en Irlande, avec l’arrivée des multinationales. En une quinzaine d’années, le pays de l’enfance de ma mère est devenu l’un des plus riches d’Europe et j’ai vu apparaître lors de mes étés irlandais de grosses cylindrées sur les routes, j’ai vu de grandes maisons se construire et les prix flamber. Journaliste, je suis venu couvrir les scandales qui ont mis à mal la suprématie de l’église, les événements d’Irlande du Nord et la paix retrouvée en 1998, les débats sur l’avortement, la contraception ou le mariage gay. Ma tante Lil, qui fêtera ses 95 ans en 2024, n’a jamais quitté l’Irlande. Elle a passé son permis de conduire à 70 ans, appris à nager. Avec ses sœurs, elle part chaque année en Angleterre, au Portugal ou en Espagne, grâce aux vols low-cost de Ryanair, en décollant de l’aéroport international de Knock, le fameux lieu saint à côté de chez elle. Si elle se rend moins souvent à l’église, sur un mur de sa cuisine trône toujours un portrait en couleur de Jésus, éclairé par une petite bougie électrique rouge. Terre d’émigration pendant des siècles, l’ouest irlandais accueille désormais des citoyens du monde entier. Le gros bourg voisin, Ballyhaunis, compte une trentaine de nationalités. Des Pakistanais ou des Syriens, des Polonais et des Lithuaniens. Depuis 2022, les villages des environs accueillent des milliers de réfugiés ukrainiens.